La bienheureuse Xénia vécut au xviiie siècle. Epouse du colonel André Théodorovitch Petrov, chanteur à la cour de la tzarine Elisabeth, rien ne semblait la destiner à l’ascèse terrible de la folie pour le Christ. N’ayant pas eu d’enfants, elle aimait d’autant plus son époux, reportant sur lui l’amour qu’elle eût dispensé à ceux-ci. Au cours d’une réception au cours de laquelle il avait beaucoup bu, André Théodorovitch, pourtant jeune et en bonne santé, mourut soudain sans avoir eu le temps de se préparer spirituellement et sans avoir communié une ultime fois aux Saints Mystères du Christ. Xénia changea alors totalement. Elle se revêtit des habits de son mari et demanda que, désormais, on ne l’appelle plus qu’André Théodorovitch.
Réalisant la vanité des biens terrestres et le caractère très transitoire des joies de la vie ici-bas, elle se dépouilla de ce qu’elle avait. Sa famille, inquiète de son comportement, fit intervenir la justice pour l’empêcher de dispenser ce que possédait son époux, en l’accusant d’être folle.
Après examen attentif et complet, il fut établi qu’elle était parfaitement saine d’esprit et pouvait donc disposer à sa guise de ses biens. Elle distribua donc ce qui lui resta aux pauvres, donna sa maison à une de ses amies nommée Parascève Antonovna.
Elle disparut huit années durant et on pense qu’elle se retira dans un couvent pour se préparer à sa nouvelle vie, sous la conduite d’un staretz. Elle avait vingt-six ans lorsqu’elle mourut au monde. Pendant quarante-cinq ans, jusques à sa mort à soixante-et-onze ans, elle fut la folle-en-Christ de Saint Pétersbourg. Elle errait dans la ville, restant de préférence dans le pire des quartiers de la ville, appelé Peterbourskaya Storona. On la rencontrait souvent près de la paroisse de Saint Matthias où vivaient les citadins les plus démunis.
Cette femme habillée en homme, pieds nus le plus souvent, semblait n’être qu’une mendiante simple d’esprit pour la majorité des habitants du quartier. Pour les voyous des rues, cette pauvresse en haillons devint un objet de dérision et de moqueries. Comme elle supportait tout sans mot dire, un jour, ils s’enhardirent à lui lancer de la boue et des pierres. Elle courut vers eux, canne à la main et, surpris, les gens du quartier se mirent alors à la protéger et, depuis lors, elle n’eut plus jamais à supporter cette violence.
On commençait à voir d’un autre œil cette silhouette devenue familière. On comprit qu’elle était plus que cette folie apparente qui la faisait errer dans les rues en habits masculins, l’uniforme de son époux défunt, comme pour racheter la mort de celui-ci par son ascèse de dénuement. On l’invita, on tenta de lui donner de vêtements plus chauds pour résister aux durs hivers pétersbourgeois, mais rien n’y fit : elle refusa toujours les habits, n’acceptant que les petites pièces à l’effigie de saint Georges qu’elle redistribuait à ses pauvres !
Les gens remarquèrent que le fait de recevoir Xénia rétablissait la paix et l’harmonie dans les maisons, que les enfants qu’elle bénissait restaient sains et que les commerçants et les cochers qui lui avaient fait l’aumône avaient une journée prospère. Elle priait sans cesse et peut-être obtint-elle pour cela, en sus du don de guérison, celui de prophétie : souvent, elle disait des paroles sans logique apparente qui s’avéraient ensuite importantes pour ceux à qui elle les avait adressées.
La nuit, il fut observé qu’elle priait aussi, été comme hiver, dans un champ à l’écart de la ville. Elle y faisait aussi de grandes prosternations dans toutes les directions. Quelquefois, ses tâches nocturnes étaient différentes… Ainsi, quelques années avant sa mort, alors qu’une église était en construction au cimetière de Smolensk, les ouvriers remarquèrent que, tous les matins, il y avait des monceaux de briques qui avaient été portées au sommet des échaffaudages pour faciliter le travail de ceux qui œuvraient à la construction. Intrigués par ce mystère renouvelé, ils postèrent l’un d’entre eux à l’affût et découvrirent que c’était la bienheureuse Xénia qui les aidait en secret !
Son don de prophétie était remarquable. Un jour, étant en visite chez ses amis Goloubiev, elle se tourna vers la jeune fille de la maison et lui dit : «Tu fais du café ici pendant que ton mari ensevelit sa femme à Okhta. Cours-y vite» ! La mère et la fille, ayant grand respect pour Xénia, partirent au cimetière. L’ensevelissement était terminé. Le jeune veuf s’était évanoui de douleur et de chagrin sur la tombe de son épouse défunte. Elles s’occupèrent de lui, restèrent en relation suivies et, un an plus tard, le mariage prédit par la bienheureuse Xénia eut lieu.
L’épisode du rat de sainte Xénia est aussi révélateur de son don. Alors que des acheteurs se pressaient pour acheter un beau miel doré sur le marché, Xénia intervint en s’écriant : «N’en prenez pas ! Ce miel n’est pas comestible, il sent le cadavre» ! Et, au grand désarroi du marchand, elle employa toute sa force à renverser le tonneau de miel. Quand il fut répandu, on vit qu’il y avait au fond un rat mort !
Un jour, prenant le thé dans une maison qui fut la sienne, chez son amie Parascève, elle s’écria soudain : «Que fais-tu assise là ? Ton fils t’attend» ! Parascève était sans enfant. Elle se rendit là où Xénia voulait qu’elle aille et y trouva une scène pathétique. Une femme enceinte avait été renversée par une voiture à chevaux, elle venait de mourir en donnant naissance à un garçon. Malgré toutes les recherches effectuées, on ne put trouve trace de la famille de la mère infortunée et l’enfant devint effectivement son fils.
Invitée un soir par une famille, elle dit au moment de son départ à son hôtesse nommée Krapivina : «Voici une verte Krapiva (ortie) mais bientôt elle sera fanée» ! Personne n’attacha d’importance à ses paroles mais, peu de temps après, la jeune femme fut malade et mourut soudain.
Souventes fois, Xénia s’interrompait au milieu d’une conversation et disparaissait en disant : «Je dois me dépêcher ! On a besoin de moi» !
Peu de temps avant sa mort, la sainte et bienheureuse folle-en-Christ eut la conviction intérieure que l’âme de son époux était en paix. Elle pouvait donc mourir elle aussi à présent et quitter la terre des vivants où, depuis tant d’années, elle avait été une véritable étrangère1, étrangère, non aux peines des hommes mais aux vains désirs et à leurs agitations stériles.
Elle avait participé à sa manière à la construction de la chapelle du cimetière de Smolensk où elle fut elle-même enterrée. Sur sa tombe était inscrite l’épitaphe suivante : «Au Nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ici gît le corps de la servante de Dieu Xénia Grigorievna, épouse du choriste impérial, le colonel André Théodorovitch Petrov. Veuve à l’âge de vingt-six ans, pèlerine quarante-cinq ans, elle vécut soixante-et-onze ans. Elle était connue sous le nom d’André Théodorovitch. Que ceux qui me connaissaient prient pour mon âme afin que leur propre âme soit sauvée. Amen» !
Une chapelle fut construite sur sa tombe en 1900. Les habitants de la ville et de toute la Russie y vinrent en pèlerinage comme ils se rendaient déjà, depuis son repos en Christ, sur sa tombe où de nombreux miracles avaient lieu. En 1940, la chapelle fut fermée. On la rendit à l’Eglise en 1947. On la ferma à nouveau en 1960 et elle fut définitivement restituée à l’Eglise en 1983. Lorsqu’elle était fermée, les fidèles écrivaient leurs demandes d’intercession sur des feuilles de papier qu’ils glissaient dans les murs de la chapelle, ou bien ils priaient, appuyés sur les parois. Du sable de la tombe donna plusieurs fois une huile très fragrante, témoignant que la folle-en-Christ avait trouvé faveur auprès du Sauveur.
Sainte Xénia continua son intercession depuis le Royaume. Dans sa vie, elle s’était attachée à protéger les jeunes couples et les familles. Après sa mort, elle poursuivit sa tâche. Une dame Kirov devait marier sa fille à un colonel. Elle fit célébrer une pannikhide sur la tombe de sainte Xénia afin que celle-ci bénisse le mariage qui allait avoir lieu. Le jour même, quelqu’un reconnut dans le «colonel», un criminel échappé de Sibérie et le mariage fut annulé.
La piété populaire attribue à l’intercession auprès du Christ de la sainte et bienheureuse Xénia, le pouvoir de trouver un emploi ou un logis à ceux qui n’en ont pas.




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