Le père Justin Popovitch naquit le 25 mars 1894, jour de l’Annonciation, à Vranié, dans le sud de la Serbie. Son père Spyridon et sa mère Anastasie lui donnèrent le nom de Blagoïé, dérivé de Blagovest, c’est-à-dire «annonciation».

Jusqu’à son grand-père Alexis, la famille des Popovitch donna sans interruption des prêtres durant au moins sept générations. Le foyer familial fut pour le jeune Blagoïé une école de vie et de piété orthodoxes. Enfant, il se rendait souvent au monastère de Ptchinié, pour vénérer les reliques de S. Procore et assister aux offices. Toute sa vie, il éprouva un grand amour et une profonde piété envers ce saint, qu’il priait particulièrement à certains moments difficile de sa vie, comme cela apparaît de son journal personnel. Sa mère Anastasie, atteinte par une grave maladie, fut guérie par ce saint, ce dont il fut témoin.

La piété de sa mère déposa son empreinte sur lui, que les réflexions suivantes, intitulées «le sentiment physique de l’immortalité» et trouvées dans ses notes, font ressortir : «J’ai vécu ce sentiment auprès de ma mère décédée... Sur son visage étaient répandues la mansuétude et la bonté, que l’âme y avait déposées, alors qu’elle se séparait de son corps desséché par le jeûne. Vraiment, seules la mansuétude et la beauté immortelles peuvent être aussi attendrissantes. L’une et l’autre sont immergées dans la bonté immortelle. Et tout cela m’incita de plus en plus à une disposition de prière. Tout simplement, un sentiment d’immortalité traversait tout mon être. Je vécus en vérité, auprès de ma mère défunte, la preuve la plus tangible de son immortalité : une preuve physique. Cela est paradoxal, mais évangéliquement véritable : «Si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits». Sur le visage mort, quelle évidence de l’immortalité ! L’immortalité de l’âme, de l’être entier de ma chère mère… Je pleurai alors de chagrin et d’attendrissement, et jusque maintenant, ces sentiments dominent tout mon être. Son merveilleux visage était une transition physique si naturelle dans son immortalité… C’est une béatitude que d’être homme avec ce sentiment, le sentiment physique de l’immortalité… C’est le dernier don que j’ai reçu de la mère, ma bienfaitrice. A travers mon âme émue souffle le vent de la vérité éternelle du Damascène : «Je suis l’image de Ta gloire ineffable »… Les étincelles des forces s’essaiment fastueusement du visage bon et cher de ma mère endormie, afin qu’au jour du Jugement Dernier, elles se fondent joyeusement dans le feu de la résurrection, et alors, la servante de Dieu brillera d’un éclat éternel : Anastasie = Résurrection...».

L’autre source de formation spirituelle et de piété du jeune Blagoïé fut, dès l’âge de quatorze ans et jusqu’à la fin de sa vie terrestre, la lecture régulière de l’Évangile du Christ. Il s’était imposé une règle, qu’il recommandait aux autres, et qu’il observa jusqu’à la fin de sa vie : lire quotidiennement trois chapitres du Nouveau Testament.

Par nature ami de la sagesse, affamé et assoiffé de connaissances divines et humaines, le jeune Blagoïé entra au séminaire de S. Sava à Belgrade (1905-1914) où il eut pour professeur le saint hiérarque évêque Velimirovitch. Aspirant à la vie monastique, il déclina les propositions de mariage, et souhaitait devenir moine dès qu’il aurait achevé ses études au séminaire. Ses parents s’y opposèrent et supplièrent le métropolite Dimitri, futur patriarche de Serbie, de ne pas tonsurer le jeune homme. A cette époque, la première guerre mondiale commençait, et le jeune Blagoïé fut affecté à l’unité des jeunes infirmiers. Après avoir été atteint par le typhus, dont il fut guéri, il regagna immédiatement son unité et se retira avec l’armée serbe au Monténégro, puis en Albanie, jusqu’à Skadar, à la fin de 1915. Il prit part ainsi au douloureux exode qu’entreprit l’armée serbe à travers les montagnes albanaises pour éviter l’écrasement complet par les armées ennemies. Au cours de cette retraite, plus de cent mille Serbes périrent de froid, de faim, de maladie, d’épuisement. Ayant survécu à cette terrible épreuve, qui avait encore affermi sa foi profonde, il réalisa son souhait. Il vint trouver le métropolite Dimitri et parvint à le convaincre que, désormais, ses parents seraient contents de le retrouver en vie, même comme moine… Le métropolite accepta et Blagoïé reçut l’habit monastique avec le nom de Justin en l’église de Skadar, le jour de la S. Basile 1916. Le choix du nom de Justin, le martyr et le philosophe, n’était pas fortuit : il était l’expression de son double amour envers le Christ : pour la philosophie selon le Christ, et pour le martyre pour le Christ.

Depuis Corfou, avec un groupe de jeunes séminaristes de l’Église Serbe, il fut envoyé à Petrograd, en 1916, par le métropolite Dimitri et le roi de Serbie, pour continuer ses études théologiques. En Russie, il fit connaissance de la piété russe. Il ressentait une grande vénération pour S. Serge de Radonège, S. Séraphim de Sarov et S. Jean de Cronstadt. Il était clair pour lui que connaître un peuple, sa foi et son âme, signifiait connaître ses saints, car la véritable Orthodoxie est dans la sainteté, l’acquisition du Saint-Esprit. Plus tard, les saints Néomartyrs de Russie, tout particulièrement le saint patriarche Tykhon, susciteront son admiration. Lorsqu’il évoquera ces saints néomartyrs, les larmes lui viendront aux yeux. Il disait souvent que les néomartyrs de Russie ont surpassé les anciens martyrs de Rome, citant, à titre d’exemple que le saint martyr Clément d’Ancyre n’avait passé «que» vingt-huit années en captivité, tandis que S. Athanase de Kovrov, sur trente-quatre ans d’épiscopat, avait passé plus de trente ans dans les prisons et les exils.

En raison de la révolution bolchevique, il quitta la Russie et poursuivit ses études à Oxford (1917-1919), où il prépara une thèse sur Dostoïevski, qui l’avait toujours profondément impressionné. Exposant dans sa thèse le regard critique de l’écrivain sur l’humanisme et l’anthropocentrisme occidentaux, le père Justin se vit imposer par les professeurs anglais des modifications qu’il ne pouvait accepter, considérant que cela eût été contraire à la vérité, et il préféra partir sans diplôme. Durant toute sa vie, à partir du moment où ses convictions touchaient le salut de l’homme comme l’enseigne l’Église Orthodoxe du Christ, il ne connaissait pas le compromis, même s’il devait en pâtir à tire personnel. Au demeurant, avant même de présenter ce doctorat, il avait refusé une bourse du gouvernement britannique, afin de préserver son indépendance, et avait travaillé dans une usine à Birmingham pour financer ses études.

Il rentra en Serbie ensuite pour être enseignant au séminaire de Sremski Karlovtsi. De là, il partit à Athènes, où il obtint un doctorat de l’Université en théologie patristique orthodoxe, sur le thème du « problème de la personne et de la connaissance selon S. Macaire d’Egypte ».

En Russie, en Angleterre et en Grèce, le jeune Justin étudia en profondeur des philosophies et des pensées théologiques anciennes et contemporaines, tant de l’Occident que de l’Orient. Au cours de ses études, il fit connaissance, et aima sincèrement, ce jusqu’à la fin de sa vie, les peuples orthodoxes, tout particulièrement les Grecs et Russes. Il connut et comprit aussi l’homme contemporain de l’Europe occidentale, sa culture et sa civilisation. S’il critiqua maintes fois l’Europe et son humanisme – à partir du Divino-humanisme orthodoxe – il fit toujours une distinction entre l’homme et ses actes et Il eut aussi de proches amis européens. Il connaissait de nombreuses langues : slavon ancien, grec, latin, russe, grec moderne, anglais, allemand et français.

De retour en Serbie, il se lia aux évêques russes qui y avaient trouvé refuge après la révolution bolchevique. C’est ainsi qu’il rendait souvent visite au métropolite Antoine de Kiev, chez lequel il se confessait et auquel il consacra un dense article nécrologique, à l’archevêque Anastase de Kichinev, dont il admirait la prière angélique, et aussi à de nombreux autres ecclésiastiques russes éminents.

Dès cette époque, sa vie de prière était intense, comme on peut le constater à lecture du journal qu’il tenait, et que l’on a retrouvé après son trépas : chaque jour, de 500 à 1000 métanies, et de 1000 à 2000 prières de Jésus. Pendant le Grand Carême, ces nombres croissaient, pour atteindre le Vendredi Saint 3200 métanies et 1800 prières de Jésus. «Malheur», disait-il, «à chaque pensée qui ne se transforme pas en prière!».

En 1922, après s’y être d’abord opposé par humilité, il fut ordonné prêtre par le patriarche Dimitri. Pendant l’ordination, il pleura devant l’autel comme un petit enfant, se jugeant indigne du grand mystère de la prêtrise.

Plusieurs années, le père Justin fut enseignant au séminaire de Sremski Karlovtsi, où il enseignait l’exégèse de la Sainte Écriture. Dès son arrivée au séminaire, il demanda que les vies des saints fussent introduites comme matière régulière dans le programme d’enseignement. «Qui n’enseigne pas la vie éternelle», disait-il, est un «pseudo-éducateur».

C’est à cette époque qu’il fonda, avec un groupe de jeunes professeurs, un périodique sous le nom de «Vie chrétienne», qui parut entre 1922 et 1927. Dans ce périodique, il écrivit, entre autres, un article retentissant sur «la mission interne de notre Église», et il donna son appui au mouvement de prière qui s’était constitué en Serbie, encourageant ses membres à prendre pour père spirituel Mgr Nicolas Velimirovitch (+ 1956), par la suite canonisé par l’Église Orthodoxe Serbe. En 1927, il rédigea son étude sur la gnoséologie de S. Isaac le Syrien.

Toutefois, ses articles dans le journal « La Vie Chrétienne », dans lesquels il n’hésitait pas à dénoncer les carences de la vie ecclésiale, lui valurent des ennemis dans la hiérarchie. Pourtant, comme il l’écrivit, «il n’y a pas une seule ligne, par un seul mot que j’ai écrit par malignité ou par haine… Ce que j’ai écrit pour La Vie Chrétienne, l’a été fait par zèle pour l’Orthodoxie et par amour pour le Seigneur Jésus-Christ». C’est ainsi qu’il fut relégué au séminaire de Prizren, au Kosovo, où il resta un an, s’attirant une profonde estime chez les élèves et les enseignants. L’un des anciens élèves du père Justin à Prizren a écrit à son sujet : «J’ai appris avec lui que la théologie n’est pas une dialectique ni une jonglerie habile avec les textes de l’Écriture Sainte, mais la croissance vive et active dans le grand mystère du Christ et de l’Église». Il fut ensuite nommé à Bitol (Monastir) dans le Sud de la Yougoslavie, où enseignait avec lui S. Jean Maximovitch.

En 1930, le Saint-Synode de l’Église Orthodoxe Serbe l’envoya en Russie Subcarpathique, qui faisait alors partie de Tchécoslovaquie, pour y organiser la vie des Russes et des Slovaques qui étaient revenus à l’Orthodoxie après être devenus uniates sous la domination austro-hongroise. Il fut alors nommé évêque du nouveau diocèse de Moukatchevo, probablement pour l’éloigner définitivement de Belgrade, où son franc-parler était redouté. Mais le père Justin refusa l’élévation à l’épiscopat avec une grande détermination. «Je me suis regardé longuement et sérieusement dans le miroir de l’Évangile», écrivit-il, «et je suis parvenu à la conclusion immuable et à la décision irrévocable : je ne puis en aucun cas accepter, et je n’oserai recevoir, le rang épiscopal, car je n’en n’ai pas les qualités fondamentales».

En 1932, il publia le premier tome de sa célèbre «Philosophie orthodoxe de la vérité», c’est-à-dire de sa dogmatique et, en 1935, il fut nommé, professeur de dogmatique à la Faculté de théologie de Belgrade. Il convient de mentionner ici ce fait qui montre l’humilité du père Justin. Entre les deux guerres, alors qu’il était professeur d’université, il partit une fois, en été, de Vranié pour le monastère de S. Procore. Comme la route était pénible et escarpée, il loua un char à bœufs et prit ainsi le chemin du monastère. En chemin, il rejoignit une femme âgée qui se rendait à pied au monastère. Faisant arrêter sa charrette et invitant la vielle femme à monter avec lui, il reçut cette réponse : «Merci, mon garçon, mais je suis pauvre». Le père Justin lui répondit à cela qu’elle n’avait pas à payer la voiture, car il l’avait lui-même louée, ce à quoi cette femme répondit à son tour : «Il ne s’agit pas de cela, mon garçon, mais je suis pauvre et je n’ai rien d’autre à offrir au saint Père Procore que ce labeur (la marche à pied). Alors, raconta humblement le père Justin, je me frappai de la main sur le front et je me dis : «Eh, Justin, tu es devenu professeur de théologie et tu n’as pas encore la piété de cette vieille femme !» Immédiatement après cela, il paya le paysan pour la voiture et le renvoya, continuant lui-même à pied le chemin qui menait au monastère avec la femme âgée. Il raconta plus tard que, habitant à Athènes chez une pieuse vieille femme grecque, il avait appris plus quant à la piété chez elle, que chez beaucoup de professeurs d’université. Elle connaissait, disait-il, presque toutes les vies de saints par cœur et, en tant que moine, j’éprouvais un sentiment de honte et admirais sa piété.

Pendant toute sa vie d’enseignant, il était particulièrement proche de ses élèves. Lorsqu’il s’adressait à des jeunes gens, il aimait à souligner que le jeune homme de l’Évangile avait soulevé la question la plus fondamentale: «Bon Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ?» (Mc 10,17). «Nul autre que ce jeune homme de l’Évangile», disait le père Justin, «n’avait posé une question aussi importante et décisive pour l’homme». Aux jeunes séminaristes et étudiants en théologie qui venaient le consulter, il soulignait que, dans l’Orthodoxie, tout est évangélique : la foi, la prière, l’ascèse, l’office divin, le monachisme, toute la vie ecclésiale et la sainte Tradition, tous les saints Mystères et les saintes vertus. Notons qu’il envoyait ses enfants spirituels en Grèce et sur le Mont Athos «le saint Autel des Balkans», selon son expression, afin «d’y apprendre la piété et la vie ecclésiales orthodoxes». Peut-être le succès de son enseignement était-il dû à la règle qu’il s’était fixé et avait inscrite sur la première page de son évangile: «Il faut d’abord se purifier, puis enseigner ensuite aux autres la pureté…» (S. Grégoire le Théologien).

Si son amour englobait tous les hommes, il aimait particulièrement les enfants. Déjà âgé, il riait comme un enfant en leur présence. Dans ses notes, il avait écrit: «Les enfants sont le Royaume de Dieu sur terre. Les enfants nous justifient devant Dieu, les enfants et les fleurs…».

En 1938, le père Justin fonda, avec d’autres intellectuels, la société philosophique serbe. On peut dire de lui, à l’instar de S. Macaire le Grand, qu’il fut «philosophe du Saint-Esprit».

Dans la tourmente qui précéda la guerre, il se refusa, contrairement à certains clercs, à entrer dans les partis politiques. Néanmoins, comme homme de Dieu, comme un prophète biblique et pasteur ecclésial, il suivait de près le sort de son peuple, les décisions des hommes d’Église et d’État, et prononçait ses jugements sans craindre personne. C’est pourquoi il défendit clairement l’Orthodoxie à l’occasion du concordat que le Vatican voulait imposer à la Yougoslavie, par lequel le catholicisme-romain devenait religion d’État du Royaume.

Juste avant la seconde guerre mondiale, il eut une vision du Christ crucifié, ressentant que des épreuves redoutables attendaient son peuple. Ce fut bientôt l’occupation nazie et le génocide des Serbes dans «L’État Indépendant de Croatie». Lorsque ces pénibles événements se produisirent, le père Justin participa à la rédaction du mémorandum de l’Église Serbe au sujet des souffrances du peuple serbe en Croatie. Durant l’occupation, il passa la plus grande partie de son temps dans les monastères, la faculté de théologie ayant été fermée par l’occupant. Il parvint à traduire de nombreux textes hagiographiques et patristiques, et rédigea ses exégèses des Saintes Écritures. Il avait en outre traduit les douze tomes de la vie des Saints de S. Dimitri de Rostov : la vie des saints, disait-il est «les dogmes traduits dans la vie. Que sont les dogmes ? La vie des saints réalisée». «Les actes des Apôtres», disait-il, «sont la continuation du Saint Évangile du Christ, et les vies des saints sont la continuation des Actes des Apôtres…».

En 1944, le général de l’armée royale, Mihailovic, s’adressa à lui afin qu’il rédigeât un mémorandum sur ce que devaient être les relations de l’Église et de l’État dans la nouvelle Yougoslavie – on ne savait pas alors que les communistes remporteraient la victoire. Le Père Justin rédigea un document dans lequel il souligna que l’État ne saurait s’immiscer dans les affaires de l’Église, citant les paroles des Actes «Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes». Ne faisant jamais acception de personnes, il tint le même langage ensuite aux vainqueurs, écrivant que l’Église Orthodoxe «demande la coexistence et non la collaboration» avec l’État athée.

Avec l’arrivée des communistes au pouvoir en 1945, le père Justin fut chassé de l’université, en même temps que deux-cents autres professeurs, et ensuite arrêté et emprisonné. Il échappa de peu à la condamnation à mort comme «ennemi du peuple». Il fut arrêté au monastère de Soukov près de Pirot, et emprisonné à Belgrade. Mais l’intervention du patriarche Gabriel de Serbie, qui avait été libéré du camp de Dachau et était de retour en Yougoslavie, le sauva.

Chassé de l’Université et sans moyens de subsistance, privé de tous ses droits, le père Justin vécut alors pratiquement en réclusion dans le petit couvent féminin de Tchélié, dédié aux saints Archanges, près de Valiévo. Là encore, les communistes ne le laissèrent pas en paix, le convoquant souvent à des interrogatoires. Plusieurs fois, les sœurs, ne voyant pas le père Justin revenir, allaient en groupe avec leur higoumène et restaient en silence devant le bâtiment de la police politique à Valiévo. Craignant que cela ne déclenchât la révolte des habitants, les communistes libéraient alors le père Justin. Il convient de mentionner encore ce fait : après la guerre, une délégation communiste se rendit auprès du père Justin pour lui demander l’autorisation de raser l’église du monastère afin d’y faire passer une voie ferrée…. L’higoumène raconte que le père Justin écoutait sans broncher. A la fin il leur dit, pointant du doigt l’église : «Je ne veux pas leur déplaire (aux archanges, à qui l’église est dédiée)… Quant à vous déplaire à vous, c’est le cadet de mes soucis !»

Plusieurs fois, le père Justin tenta de se rendre à Belgrade, lors d’événements importants pour la vie de l’Eglise, tels que les conciles épiscopaux, mais il était à chaque fois reconduit manu militari au monastère.

Malgré tous les obstacles, la lumière du Christ ne pouvait restée dissimulée. Nombreux étaient ceux qui, venaient consulter le saint confesseur, que ce soit de Serbie même ou de l’étranger. En particulier, le peuple venait assister aux offices Divins, qu’il célébrait quotidiennement. Toute sa vie était concentrée dans la Sainte Liturgie, qui, selon ses propres paroles était «l’échelle, le pont qui mène au ciel». Pendant celle-ci, il versait des larmes abondantes, commémorant d’innombrables noms. Ce Jérémie serbe priait pour tous les hommes. Dans le cadre de sa vie liturgique, il traduisit de nombreux textes liturgiques en serbe, dont les Liturgies de S. Jean Chrysostome et S. Basile. La langue actuelle s’étant éloignée de la langue d’Église, il sut trouver une langue compréhensible, tout en gardant son caractère liturgique, sa précision et son lien avec le slavon d’Église. Il composa également un certain nombre de prières remarquables, à S. Michel Archange, aux Apôtres Pierre et Paul, au saint mégalomartyr Étienne de Détchani et à S. Jean Chrysostome. Il prononça également de nombreuses homélies sur les fêtes et les évangiles du dimanche. Depuis sa jeunesse, le père Justin éprouvait une grande vénération pour S. Jean Chrysostome, auquel il rédigea une magnifique prière. Le saint lui était apparu dans un songe en 1955, qu’il avait décrit ainsi : «La veille de la mémoire du saint prophète Jérémie, à minuit, je vis durant le sommeil S. Jean Chrysostome, dans de fastueux ornements pontificaux, avec un somptueux Évangéliaire en or dans les mains, venant vers moi. Je m’empressai d’aller à sa rencontre, tomba à ses pieds, baisai ses pieds et le pan de ses habits, et il plaça le Saint Évangile sur ma tête et lut. Lorsqu’il termina la lecture, je lui demandai joyeusement ce qu’il avait lu. Il me répondit : «des passages de mon euchologe». Je ressenti de la componction, une joie indicible dans l’âme. Je me réveillai dans cette disposition. Ce ravissement joyeux et cette componction ineffable restèrent longtemps en moi». Un autre saint qui lui était particulièrement cher, S. Séraphim de Sarov, lui était également paru en songe en 1936, et il écrivit à ce sujet : Après cela, «mon âme était joyeuse et triste, joyeuse pour l’avoir vu, triste qu’il fût disparu aussi vite».

A la prière, il joignait le jeûne, observant tous les carêmes strictement, s’abstenant de toute nourriture durant la première semaine du Grand Carême. Cela ne l’empêchait pas, par humilité, de manger normalement en présence des visiteurs, ce qui lui occasionnait des maux d’estomac en raison du surcroît de nourriture. On peut dire que le père Justin fut l’apôtre de la pénitence qu’il appelait «le séisme intégral dans l’être humain».

S’il était strict envers lui-même et condescendant à l’égard des autres, il était inflexible sur les questions dogmatiques, c’est-à-dire sur ce qui concerne le salut lui-même. Dans les années soixante du siècle dernier, alors que certains hiérarques orthodoxes s’engageaient sur la voie d’un relativisme ecclésiologique, allant jusqu’à nier l’unicité de l’Église du Christ, et ce au nom de l’amour chrétien, le père Justin rédigea nombre d’appels à la hiérarchie de son Église, pour dénoncer ces atteintes à la Tradition de l’Orthodoxie, et un amour mensonger. «Il y a un faux amour, comme il y a une fausse connaissance», disait-il. Tout en ayant combattu dans ses écrits le dogme papal, et condamné toute forme d’intercommunion et de concélébration avec les hétérodoxes, il n’éprouvait néanmoins de haine pour personne. A tel point que lorsque l’un de ses disciples lui demanda s’il savait que le pape Paul VI était décédé, il répondit «Oui, je le sais», et se signa.

Selon ses propres paroles, «chaque problème ecclésial doit être approché avec la crainte de Dieu, la foi et l’amour de la Sainte Liturgie». En effet, la lutte contre le mal, quel qu’il fût, ne pouvait pas se faire avec le mal. Comme il l’écrivit au sujet de l’Église russe persécutée : «Avec le mal, elle lutte par le bien ; avec la haine, par l’amour ; avec la calomnie, par la bénédiction ; avec la sauvagerie, par la douceur… avec le diable, par le Christ».

Alors que certains qui ne le connaissaient pas, le faisaient passer pour un homme rude, il avait une grande sensibilité et compatissait à la misère humaine, fût-elle morale ou physique. Un jour qu’il avait pu se déplacer et que la voiture qui le transportait stationnait, un estropié se présenta devant lui et il éclata en sanglots. On avait même observé que, se rendant à l’église, il veillait à ne pas écraser les fourmis…

Dans les dernières années de sa vie terrestre, alors que le régime s’était quelque peu relâché, il fut invité par le Patriarcat à revenir enseigner à la faculté. Il répondit alors: «Le problème de notre Église aujourd’hui n’est pas le problème d’un vieil archimandrite, dont le temps du départ vers Dieu approche… En réalité, il y a des problèmes bien plus importants et vitaux pour nous tous…. Il est connu de votre Excellence et de tous, que, par la Grâce Divine qui nous sauve tous, que dans ma vie et ce jusqu’à présent, je ne me suis jamais servi de la conjoncture favorable pour atteindre des buts personnels…» A cette occasion, le père Justin, passant sur sa situation personnelle, exposa ce qui lui importait en premier lieu : les problèmes de l’Église, à savoir ses rapports avec l’Etat, la question ecclésiologique, et enfin le schisme de l’Eglise Serbe en Amérique, qui l’avait profondément affligé et qu’il contribua beaucoup à résorber. Il avait écrit à ce sujet : «le schisme est le séisme le plus horrible de l’histoire du peuple orthodoxe serbe : sous ses décombres et de ses décombres périssent aujourd’hui des milliers d’âmes… Le salut est dans la pénitence, le remède universel…».

Peu avant son bienheureux trépas, le père Justin éprouva une grande joie : ses vies de saints furent publiées en Serbie. Ses autres ouvrages – on en dénombre quarante - furent publiés par la suite et aussi après sa mort. Il convient de souligner l’importance, dans toute son œuvre théologique, de ses commentaires sur le Nouveau Testament.

Le père Justin a achevé sa vie le jour de l’Annonciation 1979 après une courte maladie. Sa vie terrestre, commencée le même jour fut réellement l’annonciation, la bonne nouvelle. Si l’on pouvait résumer, son enseignement, on pourrait citer ses paroles maintes fois répétées, sa synthèse du salut: «les Saints Mystères et les saintes vertus». Parmi ses dernières paroles, il s’exclama «Aimez les Grecs, ce sont nos maîtres et nos illuminateurs». Les funérailles eurent lieu le 10 avril, célébrées par des clercs de différentes nationalités, devant une foule de fidèles venue de toutes les régions de Serbie, de Grèce et d’Europe occidentale. Comme l’a écrit l’un de ses disciples : «L’unité de l’Orthodoxie, que le père Justin a éprouvée par sa vie et a fortement soulignée… s’est réalisée spontanément lors de ses funérailles : dans l’unité de la foi commune et de l’amour, dans les prières et les chants communs».

Depuis lors, la tombe du père Justin est devenue un lieu de pèlerinage, rassemblant les orthodoxes de nombreux pays. Des miracles se produisent par ses par ses prières et il arrive qu’un parfum s’exhale de sa tombe. Le père Justin est glorifié localement, en attendant de l’être par le Concile des Evêques de l’Église Orthodoxe Serbe, mais l’ensemble de l’Orthodoxie universelle le reconnaît déjà de facto comme un grand saint contemporain.




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